la porte que je veux ouvrir

Étrange moment que celui-ci. Où nous sommes cloîtrés chacun de notre côté, où tout est clos autour de nous. Qui l'aurait parié ? C'est intrigant de voir comme, progressivement, le temps bien rangé de nos vies laisse place au temps plus fantasque de l'imagination, de la rêverie. On repense soudain à plein de choses. On en imagine d'autres. On se surprend à imaginer ce qui se passe derrière chaque fenêtre, derrière chaque volet, dans chaque maison, chaque appartement...
Ça donne envie de regarder par le trou des serrures.

On vous propose alors de mêler un peu nos univers. De nous convier, les uns les autres, dans des espaces intimes. Concrets ou non. Abstraits ou non. Universels ou très personnels. D'ouvrir une porte qui donne sur vous. Celle de votre enfance, de votre chambre mal rangée, de vos envies inavouables, de votre bibliothèque...

Survolez les portes ci-dessous, et découvrez ce qu'elles cachent. Une anecdote, la description d'un paysage, le passage d'un livre, ou tout autre chose laissée par l'une ou l'un d'entre nous. Comme une invitation.

Et vous, enfin, qu'est-ce que vous choisirez de dévoiler?

Porte 1


voyager


par sam


Je toque. Le verrou crisse, la porte grince et s’entr’ouvre. un visage orné d’un bindi et d’un anneau à la narine apparaît. Namasté ! s’exclame ce visage ; les odeurs de cuisine abondent… je rentre m’assois au sol en tailleur et partage le repas chaleureux d’une famille indienne elle aussi confinée…

Crédit photo : Alberto Gasco (www.unsplash.com)

Porte 4


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Beto Galetto (www.unsplash.com)

Porte 7


Jardin


par Simon


J'habite une maison calme. A l'arrière s'y accroche un petit jardin. Calme aussi. Le soleil réchauffe attentivement chaque bourgeon qu'appelle Avril. Ce n'est pas une maison isolée, non, c'est en pleine ville. Ce n'est pas grand non plus. J'aime ce jardin. Je le sens bien vivant, bien présent. Oserais-je dire comme un être ? Est-ce parce que cette période nous fait sentir plus finement les choses ? Je ne sais pas. Mais j'aime cette idée que le jardin habite ici, lui aussi. Un colocataire bien serein. A quelques maison de la mienne vit une vieille dame, seule. Enfin, ce n'est pas exact. Elle partage son jardin et son temps avec un petit chien. Je ne sais pas exactement ce que c'est, mais sa petite taille fait de lui un chien qui s'affole de tout et aboie beaucoup (au désespoir des autres voisins, qui eux, préféreraient être confinés dans le calme). On l'entend souvent qui s'énerve sur le petit animal, le renvoie dans la maison, râle pour l'état de ses carreaux. Se joue entre eux deux une relation complice et amusante à observer depuis mon gazon. Mais il y a encore plus cocasse à observer. Cette même dame possède aussi un mainate. Le pauvre oiseau en cage s'ennuie, et, pour tromper ce dernier, imite les sons. C'est sa façon d'attirer l'attention. Est-ce de l'orgueil ? Il répète ce qu'il entend. Mémorise l'articulation des sons. la mélodie. Acteur parfait. On s'y tromperait. C'est d'ailleurs exactement ce qui se passe : lorsque le chien aboie, désormais l'oiseau lui répond, à la place de la dame, le houspille, le renvoie dans la maison, râle pour les carreaux. Jouant de son timbre et de la voie de la vieille, l'oiseau en cage reprend le pouvoir. Et le chien lui obéit.

Crédit photo : Bruno Cervera (www.unsplash.com)

Porte 10


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Christian Stahl (www.unsplash.com)

Porte 13


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Daniel Von Appen (www.unsplash.com)

Porte 16


Mésange bleue


par Brigitte


Ce matin d'avril, levée tôt mon regard est attiré vers les arbres. Bien au-delà de la fenêtre. Observer chaque jour les progrès du printemps me fait du bien. Mais aujourd'hui quelle effervescence ! Des mésanges volent, se croisent, s'enfuient, reviennent. Eh bien c'est un grand jour ! Leurs œufs ont éclôt. Chaque couvée en compte huit. Le père et la mère vont les nourir de chenilles. Il en faudra huit mille par jour pour que les petits grandissent. J'aime les oiseaux, la nature. Pour approfondir mes connaissances, me suis inscrite depuis mi mars à un MOOC sur les changements climatiques et sociaux. C'est là que j'ai appris que les mésanges sont à présent en avance sur la ponte (15 jours), elles se sont calquées sur l'apparition des chenilles. Écoutez leur tit, tit, tit, observez leurs rondes.La vie continue….

Crédit photo : Yeliz Atici (www.unsplash.com)

Porte 19


Refuge ancestral


par Anne-Sophie L.


En ces temps particuliers, je mesure ma chance. Pas de résidence secondaire à la campagne, non: j'ai mille fois mieux. Me voici récompensée par le ciel pour les innombrables services rendus à la paroisse... En tant que retraitée et membre très active de ma communauté, je dispose d'un trousseau de clés de l'église. Après la série policière diffusée en début d'après-midi qui nous permet une sieste digestive entre vieux époux, je me réveille brusquement au moment du générique. Je me lève du canapé et annonce à René que je pars faire ma balade quotidienne. Je recopie soigneusement mon attestation de sortie et enfile mon masque. Je claque la porte et sans me retourner me dirige vers l'église située à quelques mètres de notre maison. Arrivée devant mon église, je regarde à gauche, je regarde à droite et ouvre rapidement la porte imposante de l'édifice. Je la referme aussitôt derrière moi et m'appuie dessus, heureuse et essoufflée. Je prends place au milieu d'une assistance désertée et me laisse aller à cette délicieuse solitude. Je suis la reine mère au centre de son palais, baigné de lumières colorées, orné de statues sans âge et bercée par le silence des voûtes et le chant des oiseaux.

Crédit photo : Isabel Garger (www.unsplash.com)

Porte 22


A tous ces nouveaux (confi-)nés... car la vie continue !


par Elo


Dans ce ventre arrondi, Petite boule d'amour conjugué, Pur concentré de vie, Tu t'éveilles lové au creux d'une profonde cavité. Dans ta planète personnelle Tu te sens seul et unique. A l'image des temps originels, Ton monde s'étend vierge et aquatique. Dans ton écrin de velours Tu pressens intuitivement une aura qui t'entoure, Et un jour soudain, tu l'entends... Cette profonde et sourde musique, Cette vibration quasi mystique. Dans ta bulle de chaleur, tu ne perçois pas clairement Ce qui est extérieur Mais tu grandis gaiement à l'écho de son coeur. Dans ta ronde demeure Tu navigues de manière erratique Tout change d'heure en heure Ton monde s'étire, mouvant et élastique. Dans ce nid nourricier Tu ne peux bientôt plus bouger Les parois si lointaines se sont rapprochées. Tu te fonds doucement à l'univers qui t'entourait. Dans ce ventre distendu, Petit humain en devenir Promesse d'un futur nouveau et d'avenir Tu te sens étroitement tenu. Soudain ton coeur palpite Ton atmosphère s'enfuie et te quitte. Une brèche fend tes frontières jusqu'ici hermétiques. Tu découvres en toi une toute autre dynamique. Il était temps! Se disent tes pieds, en te poussant. Alors que ta tête s'emplit de doutes, C'est ton coeur que tu écoutes : Ce n'est pas la fin, Comme sûrement tu le crains. La lumière est de bonne augure... Lance-toi donc vers cette folle aventure! Et à l'arrivée, n'oublie pas de respirer !

Crédit photo : Karla Caloca (www.unsplash.com)

Porte 25


Courant d'air


par Véro


Printemps confiné Rester chez moi. Regarder le printemps fleurir. Programmer des rangements, des tas de choses à faire ou à défaire. Se remettre à la peinture, à la couture. Mais rien de tout ça. Ouvrir la porte du jardin. Laisser entrer le soleil. Admirer les arbres qui fleurissent. Lire. Parler. Prendre des nouvelles de ses proches. Rire, dessiner à distance avec les petits, même lire. Trouver chaque matin une baguette fraîche à ma porte. Accompagner le deuil. Envoyer chaque jour la photo d’une branche printanière en fleurs pour adoucir la peine, à défaut de pouvoir être là et de prendre dans mes bras. Crise cardiaque. Entendre tous les jours la mort d’un ou d’une artiste, écrivain ou écrivaine, médecin, chanteur… que j’aimais Assister déconfite à la débâcle : pas de masques, pas de tests, ça va arriver, bientôt, ou peut-être plus tard, en fait on les a commandés….Colère. Admirer celles et ceux qui sont sur le front, tous les jours, à mains nues, ou presque, soignent, rassurent, prennent des risques, s’épuisent, celles et ceux qui font tenir le pays derrière leur caisse, ou auprès des enfants,ou ailleurs, celles et ceux qui cultivent, créent, imaginent. Etre solidaires. Savoir que derrière des portes des femmes, des enfants, sont dans un enfer confiné, alerter, écouter. C'est si peu….une goutte d’eau dans un océan de violences. Savoir que d’autres n’ont pas de portes. Penser au monde d’après. Solidaire. Ouvrir grand les portes. Faire un grand courant d’air. Pour que surtout on ne retourne pas à l’anormal. Portez-vous bien !

Crédit photo : Linford Miles (www.unsplash.com)

Porte 28


Une parenthèse


par Txomin Olazabal - Compagnie Chronique


Cela va faire plus d'un mois que je suis derrière cette porte. Syndrome du bon élève ou peur qu'il m'arrive quelque chose ? Je n'ai pas de réponse à cette question. Je ne suis sorti que trois fois. Une seule porte me sépare, protège mais me coupe, m'enferme du reste du monde. Une autre porte est toujours ouverte : celle de ma micro salle de bain-wc-douche-miroir-salon esthétique. Je prends soin de moi. Rare. Je préfère le mot parenthèse à confinement. Copié-Collé. Une parenthèse est « une remarque accessoire formant un sens distinct et séparé de celui de la phrase où elle est insérée. mais ça ne compte pas. ». Une seule porte me sépare du reste du temps. Le temps passe, plus ou moins vite selon les minutes et les secondes toutes différentes et inédites. De nouvelles habitudes apparaissent alors que d'autres s'effacent. Un jour viendra, elle reviendront peut être une fois cette parenthèse traversée et passer.

Crédit photo : Mat Reding (www.unsplash.com)

Porte 31


O


par Maritavernier


Dimanche 22 mars Chère Marie merci de ton message ce serait bien de se revoir je t’embrasse J’étais déjà couchée, enroulée dans un plaid, une pile de livres à côté de moi, bien que depuis une semaine je sois incapable de lire plus de dix lignes d’un roman. L’esprit trop encombré. J’avais ajouté dans la matinée, en haut du tas, un de tes ouvrages retrouvé dans ma bibliothèque. Je butinais au hasard des pages qu’arrêtait mon pouce, des phrases, des souvenirs de lecture. Étrange hasard, page 51, mes yeux s’étaient posés sur ce mot martelé ces derniers jours à la radio : quarantaine. Tu tentais de décrire ce moment où tu avais été, enfin ton personnage, le plus heureux possible, un après-midi de printemps, dans un de ces quartiers résidentiels d’Allemagne du Nord, si calme que tu/il imaginais/ait que ses habitants étaient « enfermés en quarantaine ». Tu avais ajouté « Le quartier est bouclé pour maladie contagieuse ; on n’entend rien ». Était-ce prémonitoire ? Le jour de mon plus grand bonheur était-il proche ? Je méditais cette coïncidence quand mon téléphone m’a signalé ton message. Il était 22h07. Il se terminait par ton adresse mail. J’étais d’accord avec toi, c’était ce qui comptait, se revoir. Maintenant que nous étions presque voisins… Nous irons boire un bon whisky dans un bar, à mi-chemin. Je me demande si tu fumes encore. Moi j’ai arrêté depuis hier. Je l’ai écrit sur une feuille blanche pliée en deux que j’ai posée sur ma table de travail. Ma table miniature en bois toute tordue que j’adore. Samedi 21 mars j’arrête de fumer. C’est un bon moment pour prendre des résolutions. Arrêter de fumer, se remettre au yoga, continuer d’étudier. J’aime bien lire Freud. Ça me rappelle les mathématiques. Je fais des schémas, des tableaux et tout s’éclaire. Reprendre les cours de yoga. Se réabonner à Médiapart. N’y vois aucun lien avec toi. J’ai besoin d’un peu de sérieux. La matinale sur France Culture a été supprimée, confinement oblige, et France Info me donne envie de pleurer. Sans parler des applaudissements de 20 heures. Maintenant, je ferme les fenêtres, j’éteins les lumières et je mets la musique à fond. Ça me calme. Je danse un bon quart d’heure et j’oublie.

Crédit photo : Pang (www.unsplash.com)

Porte 34


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Pavel Czerwinski (www.unsplash.com)

Porte 37


la panthère des neiges de Sylvain Tesson


par olivia


" Se contenter du monde et lutter pour qu il demeure" " Ainsi la vie ne passe-t- elle pas l air de rien. On peut tenir à l'affût sous le tilleul en bas de chez soi, devant les nuages du ciel et même à la table de ses amis. Dans ce monde, il survient plus de choses qu'on ne croit"

Crédit photo : Samuel McGarrigle (www.unsplash.com)

Porte 40


Derrière le rideau


par Christine


La porte de ma maisonnette est peinte dans un bleu azur qui porte au rêve des lointains ensoleillés; munie de petits carreaux, elle invite aussi au romantisme. Mais pour le visiteur, à ce stade, avant que la maîtresse des lieux ne facilite l'introduction dans son intimité en ouvrant ce mini portail, il n'a plus qu'à imaginer dans son attente ce qui se passe à l'intérieur, et selon son humeur, à convoquer ses fantasmes de bonheur, de retrouvailles familiales, de conjugalité harmonieuse partagée. S'il est de mauvaise humeur, il convoquera les éclats de voix, les mots trop vite prononcés aussitôt regrettés, les pleurs irritants pas assez vite épongés, les tristesses solitaires et abandonniques. Car en effet, ces petits carreaux qui invitent à la curiosité, sont masqués par un voilage léger, qui fait croire que tout peut se lire à travers et qui en réalité cache efficacement l'essentiel, au point qu'il ne laisse filtrer que des ombres et des silhouettes. Mon voyeur est de la revue. Il voulait savoir avant d'entrer..il n'a plus qu' à imaginer. J'ai décidé de le laisser sur le perron. Il me fait trop penser à moi! Car dans la catégorie des « voyeurs», je suis championne! Culpabilisée de surcroît.. car j'avais hérité d'une mère assez rigide; tandis qu'elle me tenait par la main, lorsque j'étais enfant, et que la nuit spécifiquement, j'avais les yeux partout, traînant à la suivre, elle me faisait d'incessantes remarques sur ma curiosité, qu'elle qualifiait de malsaine. Dès que j'apercevais une fenêtre éclairée, le moindre carré de lumière, mon regard se fixait intensément pour mieux découvrir ce que pouvait faire les personnages dont je distinguais la silhouette. J'imaginais tout; mais ma mère coupait assez rapidement court à mes rêves, me rappelant que mon comportement était inacceptable, que je ne voudrais pas que l'on fasse la même chose avec moi. Pas sûr, pensais je alors, car derrière un voyeur, ce que j'étais clairement, se cache toujours un exhibitionniste, ce que je peux être à mes heures, je l'avoue. Je les imaginais, les rapprochant artificiellement, s'embrassant tendrement, se disant des mots d'amour; si j'apercevais une silhouette d'enfant, j'imaginais le couple parental, couchant le petit avec des comptines ou des histoires de loups. Mes scenarii étaient toujours positifs. Parfois il étaient plus scabreux, mais je les garde pour moi, car le couperet maternel, qui reste dans ma mémoire, en aurait été d'autant amplifié; et j'ai comme tout le monde encore cet enfant en moi. Si mon imagination délire, je sens encore la force de son poignet sur le mien, m'arrachant à la fenêtre éclairée ayant fait naître mon rêve éveillé et me tirant vers d'autres lieux moins suggestifs. Je décide, enfin, d'ouvrir ma porte à mon interlocuteur, caché derrière elle et qui n'a pas réclamé cette attente. El là je le surprends, non dans l'impatience attendue, que mon comportement aurait pu favoriser, mais dans une douce sérénité, le sourire aux lèvres et les yeux dans un imaginaire lointain. Je l'ai pris en flagrant délit. Il a juste fait la même chose que moi, enfant. Il a déliré sur ce qui pouvait se passer derrière mes rideaux opacifiés. Il me sourit. Il était manifestement positif sur l'interprétation de mon quotidien suggéré par ma jolie porte. Je l’accueille avec bonheur dans mon saint des saints.

Crédit photo : Vincent Wright (www.unsplash.com)

Porte 43


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Yuliyai Kosolapova (www.unsplash.com)

Porte 46


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Cdma (www.unsplash.com)

Porte 49


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Manfred Madrigal (www.unsplash.com)

Porte 52


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Matt Flores (www.unsplash.com)

Porte 55


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Jon Tyson (www.unsplash.com)

Porte 58


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Jael Vallee (www.unsplash.com)

Porte 2


Espérer


par Margot


Hier, assise à la fenêtre, alors que le soleil me chauffait les joues, j'ai lu cette phrase : "(...) il y aura toujours des fêtes et des lumières, il y aura toujours des larmes et des clairs-obscurs, restera l'amertume de ne pouvoir explorer le cœur de ceux que nous aimons et de ceux qui nous aiment, il y aura toujours du mystère et de l'inconnu, nous ne saurons ni les racines ni la terre, nous ne saurons ni les raisons du bonheur ni celles des chagrins ; une seule certitude demeure - nous espérons. Nina Bouraoui

Crédit photo : Andrea Rapuzzi (www.unsplash.com)

Porte 5


Derrière la porte de la cave


par Sancho


Ma grand-mère avait les doigts palmés. Les doigts de ses deux mains étaient reliés entre eux par un morceau de peau très fine. Cela ne gênait en rien ma grand-mère pour la vie quotidienne mais cela l’obligeait à se tricoter des gants spéciaux. C’est comme cela que je l’ai remarqué quand j’avais environ 8 ans. J’avais froid et nous étions à l’arrière de la simcamile de mon père. Ma grand-mère avait déposé ses gants de couleur mauve pâle sur ses genoux / ma grand-mère était toujours habillée en mauve, ce qui lui a valu, on ne sait finalement pourquoi des cadeaux à base de lavande toute sa vie. Quelques jours avant sa mort, elle avouera à sa famille, qu’elle détestait l’odeur de la lavande et que, tous les cadeaux, savonnettes, pots pourris et autres offerts depuis des années étaient tous dans des cartons dans la cave/ Fin de l’aparté / Les gants de ma grand-mère étaient donc sur ses genoux qui, eux, étaient à côté de moi. J’ai pris ses gants et ai voulu les mettre mais impossible, car moi, je n’avais pas les doigts palmés. j’ai regardé ma grand-mère qui, avec un grand sourire, m’a fixé droit dans les yeux et a écarté les doigts de ses mains sans rien dire pour me montrer ces morceaux de peau très fine qui reliaient ses doigts. WOUAH. Ma grand-mère est un mutant, un canard, un super-héros ? Elle n’a rien dit, a repris ses gants et a continué à sourire. C’était un peu le principe de ma grand-mère, ne rien dire et continuer à sourire. Elle est née en 1914 à Vieux condé dans le valenciennois dans une famille très pauvre et rude. Elle est née accompagnée d’un frère jumeau qui ne vécut qu’une seule année. Malheureusement pour lui, malheureusement pour elle car son père n’en avait que faire d’avoir une fille et aurait préféré la mort de celle-ci pour garder le fils, il s’en prendra donc à elle toute sa vie en commençant par la traiter comme une savonnette à la lavande : enfermée dans la cave tel un cadeau qu’on aime pas, qu’on ne veut pas voir ni sentir. Elle sera mariée de force à un benêt et aura 5 enfants avec lui. 4 idiots et ma mère. Je pourrais vous parler encore et longtemps de l’absurdité de cette vie précaire dans les corons du nord mais ce n’est pas ce que j’ai envie de dire sur elle. Elle était de fait, de part sa naissance et de part la vie qui a suivie une super héroïne. Celle qui avait les doigts palmés, qui nous construisait des jouets avec de la laine et du papier journal, celle qui nous faisait des super-biscuits sablés et des croquettes de pates à la béchamel, une recette unique que jamais personne n’a réussi à refaire... Si jamais, un jour béni, je réussissais à les reproduire, je surnommerais la recette : MES croquette de Proust. J’en ferai certainement un article sur Marmiton pour que plus jamais, oh grand jamais, cette recette ne tombe dans l’oubli. Et puis j’inviterai mes ami-e-s, tou-te-s pour manger MES CROQUETTES DE PROUST en mémoire de Marie, ma grand-mère qui aimait les grandes tablées, les choses simples et la douceur de vivre. Comme dans toute histoire de super-héros, il nous faut le méchant, le côté obscur de la force, le Dark Vador, le Voldemore, le Joker, le Lex Luthor des repas de famille. Chez nous, son nom est Bocktal. Odette Bocktal. Surnommée : La CARGNE. L'autre grand mère ! Quand on pense à "Mamie", ça sent le gâteau au chocolat, les crêpes et les bisous, chez La Cargne, ça sentait l’eau de javel, le biscuit et le cœur sec. On l’appellait la CARGNE car elle n’arrêtait pas de dire à ses enfants et petits- enfants qu’elle les enterrerait tous. Son but : détruire le monde de l’enfance à grand coups de pragmatisme et de pensée toute faite. Mamie. Un câlin ? "Non". Non, elle nous mettait mon frère et moi dans la baignoire en nous frottant à la brosse jusqu’à ce que nos peaux nous fassent mal. Mamie ? Un jeu ? Non, tu te tais, tu manges ton steak et tu vas dans la cour pour ne pas salir la maison récurée. Elle était armée en toutes circonstances de ses produits d’entretien et de ses brosses en chiendent. Le ménage, l'obsession de son monde étriqué. Dans la cour, je retrouvais Champion le chien de mon grand-père, enchainé et malheureux (le chien et surement le grand-père). Champion s’est blessé un jour à force de tirer sur la chaine. La Cargne l’a chopé et lui a mis de l’eau de javel sur la plaie. Je n’ai jamais entendu un chien hurler autant de douleur. J’imaginais alors un gros rire gras sortir de la gorge de ma grand-mère : AH AH AH AH AH ! C’est MOI !le méchant....AH AH AH AH AH La Cargne est indestructible. Même la foudre n’a pas réussi à la mettre à terre. Un jour, je l'ai vue aller aux commodités - chez elle, les toilettes étaient dans la cour - je l’observais par la fenêtre, la foudre l’a touchée. Sous mes yeux. Elle est tombée et comme tout bon méchant des films, elle s’est relevée, la mise en pli à peine abîmée. C’est là que j’ai compris qu’elle était ,elle-aussi, surnaturelle. Plus DARK VADOR que IAN SOLO, plus mamie CARGNE que mémé Croquette. Mais surnaturelle, elle aussi. Marie. La douce, la bonne, la gentille disait tout le temps : Quand on vieillit, on s’adoucit. Odette vit encore. Je poursuis donc mon observation des forces du mal avec cette phrase en tête. Est-ce que la cryptonite de cette grand-mère serait tout simplement la vieillesse ?

Crédit photo : Brandi Ibrao (www.unsplash.com)

Porte 8


Promesse du jour...


par Yoanelle


Mes yeux s’entrouvrent et mon regard encore paresseux se laisse happer par les rayons de lumière à travers l’ouverture des rideaux. Depuis petite ils me fascinent. Éventails de lumière, kaléidoscopes de fortune, j’adore laisser la brume de ma nuit se dissiper en les guettant de l’œil, chaque jour imperceptiblement différents. Se métamorphosant au grès de la météo, de la forme des persiennes, de l’heure du réveil et selon la nuit que j’ai passée et dont je suis encore imprégnée. Encore un pied dans mes rêves qui déjà s’étiolent, ils m’apparaissent comme surnaturels, magiques. Le jour me tend les bras, de ses rayons fragiles, je profite de cet instant avant que tout ne commence, je prends mon élan. Première lumière après le noir de la nuit, à eux seuls ils racontent une journée d’été qui s’annonce joyeuse, un dimanche pluvieux à la lumière timide, ou encore une journée de confinement dans le nord, avec un soleil indécent qui nous nargue après des mois de grisaille. Une promesse du jour, qui sera tenue ou non, une invitation à se lever pour vérifier si elle nous ment.

Crédit photo : Bui Bao (www.unsplash.com)

Porte 11


Petit conte de sagesse pour temps turbulents "la peste et le peur"


par Domi


Un pèlerin, un beau matin, quitta la maison de ses pères et s'en fut. Comme il allait sa route droite, il vit venir sur son cheval une femme vêtue de blanc. _ Salut madame, qui es - tu? _ Je suis la Peste. _ Et où vas tu? _Dans ton village. J'y ferai quatre- vingt- dix morts. _Quatre- vingt- dix morts? gémit l'autre. Oh, Madame Peste, c'est beaucoup! _ Pas un de plus, je te le jure. Chacun s'en fut son chemin. Après une année de voyage, le pèlerin revint chez lui. Il ne trouva dans son chemin que tombes moussues, herbes folles, portes battantes et toits crevés. Il aperçut Madame Peste derrière un arbre sans oiseaux. _ Tu avais dit moins de cent vies, tueuse, gronda -t -il, et tu en as pris quatre mille! _ Certes non, répondit la dame. J'ai pris quatre- vingt- dix vivants, pas un de plus, comme promis. Tous les autres sont morts de peur. Henri Gougaud

Crédit photo : Christopher Harris (www.unsplash.com)

Porte 14


Pourtant, j'aime pas l'rose ..


par Sabine, ou la tiote, comme m'appelle Lucienne


C'est une histoire de souvenir, ce rose : première année d'école de danse et obligée de porter un académique fuchsia , ça colle à la peau ! Bon, deuxième année, c'était vert émeraude, pas mieux ! Cette porte me plait pare qu'elle laisse à imaginer un intérieur chaleureux avec du bois, une cheminée, des plantes, et des tissus de toutes les couleurs. Quelqu'une ou quelqu'un serait en train de cuisiner un de ces repas à partager autour d'une table faite pour accueillir du monde ! Avant d'entrer, une pichnette à la petite clochette, elle est à ma hauteur , chouette ! En attendant qu'on m'ouvre, je me délecte de l'extérieur, des odeurs, des couleurs, et je me marre en voyant ce fuchsia que je vais finir par apprécier ! Et puis j'entre, c'est tellement bon et beau de sentir cette chaleur humaine .. On va causer, rire, manger, boire un bon vin , échanger, échanger, échanger .. Tiens, y'a même de la musique ! C'est décidé, je met mon académique, j'ai peur de rien ! Et on pousse les meubles pour pouvoir danser un brin, tous ensemble . Ensemble , ouhai ... et ce sera bien ..

Crédit photo : David Clode (www.unsplash.com)

Porte 17


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Erol Ahmed (www.unsplash.com)

Porte 20


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Jacob Culp (www.unsplash.com)

Porte 23


Titre de votre texte


par Anne-So.


J'habite dans une petite courée, avec des pavés, des fleurs, des plantes grimpantes et des chats. Je suis souvent chez moi en ce moment. Plus que je ne l'ai jamais été. Je redécouvre cet endroit que je ne connais que depuis quelques mois. Je m'y suis installée comme une souris, sans trop faire de bruit, en étant petite, toute petite. Et puis ça fait un moment, que je l'observe, cette cuisine, cet escalier, cette salle de bain, et enfin cette chambre, antre du sommeil, de l'intimité, de ces moments passés à la fenêtre, à lire, à écouter de la musique ou simplement regarder les chats, seuls corps vivants de mon impasse. J'ai observé chaque recoin, ai réappris à lire. A savourer les mots que je ne prenais plus le temps de comprendre. J'ai regardé la peinture rouge sur mes murs encore plus précisément et ils m'appartiennent maintenant. J'aime écouter les bruits de la maison la nuit, me sentir la seule réveillée ici, avoir la toute puissance de l'activité nocturne. Et puis me réveiller plus tôt que tout monde aussi, c'est une victoire, je profite encore de ma fenêtre et des oiseaux du matin, de la maison encore endormie, la salle de bain, les escaliers, et je retourne dans la cuisine avec ses bruits de sommeil, et la lumière qui rentre tout doucement et m'éblouit. La vie arrive à rester douce malgré tout, je le pense très fort.

Crédit photo : Landis Brown (www.unsplash.com)

Porte 26


J'aime le pas beau...


par Gilles


J'ai toujours préféré l'invisible au tape à l’œil. Avec une porte anodine, on ne sera jamais déçu. Elle n'indique aucune prétention. Mais quelle beauté dans le dénuement, dans l'absence d'avoir. Ces portes sont rarement ouvertes, car elles n'intéressent pas, car elle ne promettent pas de Rubis à l'intérieur. Ce n'est pas la même valeur qu'il y aura après cette porte. Bien souvent, très souvent, toujours, il y aura des choses que l'on ne voit pas à l’œil, des choses qui seront du domaine du ressenti, de la sensation, de l'amour, de la joie, de la tristesse, de l'humanité quoi! J'aime ces portes que l'on ose ouvrir, qui sont à notre dimension. Je déteste ces portes qui tu montrent qui est le patron. Ces portes que tu as peurs d'ouvrir, ou tu te coiffes avant d'entrer, ou tu défroisses tes vêtements avant de frapper. J’aime ces portes qui disent "NOUS", et pas ces portes qui disent "Moi" et "VOUS". Prenez soin de vous. Prenez soin de Nous.

Crédit photo : Marcus Wallis (www.unsplash.com)

Porte 29


La sortie


par Renee


Enfin j'ai trouvé la sortie ! Mais ma main a du mal à prendre cette poignée, je n'ose pousser cette porte ! Peut-être le désespoir de ce que je vais découvrir; Est ce possible que tout repart comme avant ? Est ce que nous serons tirer des leçons ... Peut-être je devrais faire marche arrière et retourner dans ce jardin d'éden pour continuer à admirer la nature ?... Non, je décide d'ouvrir cette porte coûte que coûte et de retrouver ma famille, mes ami(e)s, les artistes, mes voisins, mes commerçants, mes producteurs locaux, les rencontres, les imprévus, le bien manger et boire, la nature, les parcs nationaux,... les scènes théâtrales, de cirque, de danse, musicales... les musées, les festivals.. surtout d'art de la rue.... Enfin la vraie vie, avec ses failles ! Nobody is perfect Tout ça me manque cruellement !! J'ouvre !!!!

Crédit photo : Michael Jasmund (www.unsplash.com)

Porte 32


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Paul Hanaoka (www.unsplash.com)

Porte 35


la vie qui va


par Barbara


Cher satané virus, Il faut bien que quelqu'un te le dise en face, Tu es une vraie saloperie. Tu es sournois, tu te faufiles partout, invisible et tenace. Tu tues sans discrimination, au hasard de ta folie, Tu fous un bordel monstre Tu as mis à l’arrêt la planète entière. Sans égard aucun pour Les Indiens qui errent sur les autoroutes et qui vont mourir de faim, Les Mahorais qui ne peuvent se confiner car dans les cases où ils vivent souvent à 8 ou 10, il n’y a ni eau, ni électricité, Les Afro-Américains qui tombent comme des mouches et ça n’empêchera pas Trump d’être réélu, Les vieux qui meurent dans une solitude effroyable, sans tenir la main de ceux qui les aiment, Les prostituées qui doivent, pour survivre, faire leurs passes avec un masque en papier toilette, Les inconfinables SDF et les migrants sans savons… Les petits, les minuscules, les sans-rien, les déjà laissés pour compte… Tu es une vraie saloperie et Mon cœur vibre avec ceux-là, plein de rage et d’angoisse, Mais je vois aussi Des chevreuils qui se baignent dans la mer de Bretagne Des écureuils qui traversent les routes, tranquilles, Des oiseaux qui s’époumonent dès potron-minet, Des gestes de solidarité qui se développent, Des sourires masqués, Des bougies d’anniversaire soufflées sur Zoom, La débrouille pour soutenir les petits producteurs, Un repas de Pâques apporté par des voisins attentifs, Des chasses aux œufs organisées sur Internet par des grands-parents inventifs, Des profs qui se dépassent pour soutenir leurs élèves, La créativité qui explose. Et j’aime la vie qui va.

Crédit photo : Raul Cacho Oses (www.unsplash.com)

Porte 38


Extrait - "la main l'outils et l'homme"


par votre prénom, votre pseudo...


Une tempête s’abat sur les vagues et secoue jusqu’à la rive. Les malheureux sur le Pont se savent perdus mais par nature, protègent et renforcent les planches comme ils peuvent. De loin, d’entre les reflets qui se tortillent à la surface, on entend des cris. Un cri. Si c’est de la chair à sauver, on a à peine de quoi nourrir les mourants qui ignorent qu’ils vont mourir. L’agitation. La terre ferme se frotte à l’infatigable houle et se dissout à vue d’oeil. Dans un coin du plancher, entre les tonneaux percés et la gerbe des plastiques, il ne bouge pas. Yeux rivés sur le mouvement fait glisser entre ses doigts, de haut en bas, un morceau de bois accroché à un fil. Le Cri repêché quelques minutes plus tôt, se rapproche, lui hurle de la haine au visage, lui réclame l’explication de sa non-action. Le fil glisse encore. Il arrache un bout de plancher et le tend au Cri. Affamé et aveuglé, celui-ci le mange comme une tartine, face au sourire imperturbable de sa victime. « Le fond ne me fait pas peur, si je ne m’agite pas c’est que je travaille ma précision. Avec ce boucan, tu ne sembles pas voir à quel point le fond du propos c’est d’encore goûter à cette beauté de n’être rien d’autre que ce bout de bois qui glisse, sourit et savoure les soubresauts du Bateau qui coule. La tempête peut s’évertuer, s’il ne me reste que quelques heures et si je dois te rassurer, je dirais que je choisis mon action : la contemplation. » Le Cri reste sans voix, puis faisant mine de cracher une nouvelle fois sur le Pont, la salive lui manque. « C’est ça, bout de bois, en voilà un surnom ridicule qui te va bien tiens ! Marmonne-t-il avant de retourner à l’avant du Bateau. Aux première loges comme il dit. © Cléa Mosaïque www.cleamosaique.com

Crédit photo : Shiraz Muhamed (www.unsplash.com)

Porte 41


Mise en scène


par Yves Chaimbault


J’ai choisi la porte 41. Celle où il est marqué « exit ». J’ai choisi la porte 41 parce que ce n’est pas une porte pour entrer, c’est une porte pour sortir. Et moi, je ne sais pas de quoi j’ai envie, mais il faut que je sorte, que je sorte quelque part. Quelque part, c’est pour où, c’est par où ? Je ne sais pas. Je sais simplement que c’est une porte de sortie. Oh, bien sûr, ce n’est peut-être qu’une porte artificielle, une invitation, une direction plutôt qu’une porte, comme à la sortie d’un théâtre, comme à la sortie d’un cinéma. Et moi, je suis là où je me le fais, mon cinéma. Exit, c’est presque exil. IL n’y a qu’une lettre qui change : à la place de la lettre T comme un Terme, la lettre L, comme une Libération, comme Liberté. Liberté – qui finit par un Té – pour la Belle – qui finit par un L (ou une aile). Ça mène où ? Mais je ne sais pas. D’ailleurs, je ne sais pas si j’ai envie de l’ouvrir (ne ferais-je pas mieux de la fermer ?) et de la prendre. C’est ça, je veux juste l’ouvrir – ma gueule – donner de l’air à cette scène – mais ça ne m’ennuie pas de rester sur la scène. Il faudra plusieurs scènes avant que je me rétracte, que je fasse l’acte de sortir de scène, et qui sait si, en sortant de scène, au lieu du dehors, je ne trouverai pas un autre dedans, des coulisses, du trop-plein, des flux et des reflux de gens qui vont monter sur scène à leur tour pendant que je partirai en exil. C’est loin l’exil. On ne l’imagine pas, l’exil, alors que la scène est ici, que c’est du concret, et que le vrai voyage, c’est sur mon siège de cinéma. C’est décidé : j’arrête le cinéma. Je m’en vais pour la vraie vie. J’arrête les scènes. Aucune partenaire n’y est plus crédible. Je vais je pars je quitte c’est la liberté. Dans mon siège de cinéma, je suis incapable de bouger. Sur la scène de mon théâtre, je ne peux qu’arpenter d’une coulisse à l’autre, et revenir, refaire mes quinze pas dans l’autre sens, et revenir. C’est décidé, je pars. Je prends la porte du fond. Si ça n’est pas une fausse porte. Mais ce n’est pas possible : il y a un néon vert qui marque que c’est l’exit, l’exil. Je vais y laisser ma réputation. L’exil, c’est tout laisser et ne plus revenir. Ne pas avoir de lieu de retour. Laisser tous les accessoires. Ne plus avoir de costume de scène. Ne pas avoir de bagage, de connaissance, de langue, de rôle. Être à zéro pour tout recommencer à zéro. Je n’en peux plus d’avoir tout ici : tout ça, c’est du théâtre ! Posons un acte fort : partons ! Comment ça, je n’ai pas le droit ? Comment ça, je dois rester confiné ? Mais justement, c’est une invitation à entrer, je veux dire à sortir, je veux dire à entrer. Exit. Ici, c’est dans ma tête que je voyage. Vous voyez bien que j’y suis confiné. Et puis, j’ai tout usé, tout épuisé. Tout est devenu trop mécanique, trop répétitif, trop convenu, trop connu, trop trop. Il me faut de l’inconnu, de l’air ! Je veux sortir ! Laissez moi sortir ! Ah ? en fait, vous m’invitez à entrer …

Crédit photo : Andy Li (www.unsplash.com)

Porte 44


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Ruta Celma (www.unsplash.com)

Porte 47


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Manja Vitolic (www.unsplash.com)

Porte 50


Haïkus printaniers


par Christelle


Pluie de printemps Toute chose Embellit. Ida Dakotsu ( 1885-1962 ) Jour de printemps Une seule flaque Retient le couchant. Kobayashi Issa ( 1763-1828 ) Matin de printemps Mon ombre aussi Déborde de vie ! Kobayashi Issa ( 1763-1828 ) Rien d’autre aujourd’hui Que d’aller dans le printemps Rien de plus. Yosa Buson ( 1716-1783 ) Allons dehors Là, la douce lune printanière Sa lumière nous couvre. Matsuyama Teitoku ( 1571-1653 ) Jeunes pousses de fougère Ouvrant leurs petits poings Enfin le printemps. Paul-Louis Couchoud ( 1879-1959 ) Le printemps est là ! Sur la montagne sans nom Brume matinale. Matsuo Bashõ ( 1644-1695 ) Prémices du printemps Pour traverser les eaux Un seul héron. Tanaka Hiroaki ( 1873 ) Le chêne Sa mine indifférente Devant les cerisiers fleuris Matsuo Bashô (Maurice Coyaud) La cueillir quel dommage ! la laisser quel dommage ! Ah ! cette violette Naojo (Roger Munier) Vol bleu de mésanges Plus un ver à l’horizon Un verre en terrasse Un frémissement Tous les oiseaux se sont tus Tombe la nuit Un frémissement Tous les oiseaux se sont tus Tombe la nuit Une simple graine Promesse de champs futurs Et de simples graines Mosaïque sans cesse Redessinée par le vent La courbe des arbres Mon gîte au printemps Parce qu'il n'y a rien De rien je ne manque. Kobayashi Issa Tuant une mouche J'ai blessé Une fleur. Kobayashi Issa Couvert de papillons - L'arbre mort Est en fleurs ! J’épluche une poire Du tranchant de la lame Le goutte à goutte sucré. Masaoka Shiki Une pierre pour oreiller J’accompagne Les nuages. Taneda Santoka Soudain Une ombre passe - Le vent. Taneda Santoka De quel arbre en fleur ? Je ne sais - Mais quel parfum ! Matsuo Bashõ

Crédit photo : Lea B (www.unsplash.com)

Porte 53


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Kristaps Grundsteins (www.unsplash.com)

Porte 56


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Jarrod Reed (www.unsplash.com)

Porte 59


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Iva Rajovic (www.unsplash.com)

Porte 3


Sanctuaire


par Manou


Porte moi sur ton ventre Empoigne moi les hanches Serre moi fort contre toi Offre moi ta clémence Et ouvre moi sans un grincement

Crédit photo : Annie Spratt (www.unsplash.com)

Porte 6


Des Mots


par Zoé


Un matin ensoleillé de cette semaine, en lisant un livre sous le lilas (désormais en fleurs) du jardin, m'est revenu le souvenir de mon amour des mots. Des jolis phrases. Des beaux textes. Lorsque je les lis, je les écris dans un carnet pour m'en souvenir. En voici quelques uns de ce dernier mois: - "J'aimais d'elle tout ce que son coeur disait de moi" (Le Jour d'avant, Sorj Charandon) - "Voilà, tout est simple, on part d'une rêverie et ça devient une oeuvre" (Agnès Varda, mots sur un mur du festival d'Avignon 2019) - "Mangé par la modernité qui se moque de mes souvenirs" (HHhH, Laurent Binet)

Crédit photo : Brennan Ehrhardt (www.unsplash.com)

Porte 9


Quand je ne trouve pas les mots, je lis ceux d'Annie Ernaux


par Pauline


Cergy, le 30 mars 2020 Monsieur le Président, « Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps ». À vous qui êtes féru de littérature, cette entrée en matière évoque sans doute quelque chose. C’est le début de la chanson de Boris Vian Le déserteur, écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants. Or, depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et ce qu’on pouvait lire sur la banderole d’une manif en novembre dernier -"L’état compte ses sous, on comptera les morts" - résonne tragiquement aujourd’hui. Mais vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’État, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux, tout ce jargon technocratique dépourvu de chair qui noie le poisson de la réalité. Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays : les hôpitaux, l’Éducation nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF. Et ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de livrer des pizzas, de garantir cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle, la vie matérielle.

Crédit photo : Catarina Carvalho (www.unsplash.com)

Porte 12


Petite...


par Maryse


Petite déjà, sauvageonne entourée d’une fratrie en majorité féminine (deux garçons sont nés in extrémis alors que j’avais déjà dix ans et cinq sœurs), il fallait que la porte soit ouverte ET fermée. Derrière la porte, pas moins que la liberté d’aller découvrir le monde, de l’embrasser de ma curiosité ! Et pour cela laisser derrière soi la chaleur du cocon bruyant et animé ! Dilemne vite contourné par l’impérieux désir de l’ailleurs de la petite fille que j’étais. Il existait un entre-deux de tous les possibles bien confortable et rassurant : la porte entr’ouverte !

Crédit photo : Christopher Martyn (www.unsplash.com)

Porte 15


au seuil


par isabelle


Rester au seuil de cette porte bleue sans prendre de décision ferme quant à rentrer . Pourquoi ? je ne sais , j'hésite .. Se décider à pénétrer dans ce lieu pourrait-il me décevoir, me plonger un instant dans quelques illusion perdue ; oui,un intérieur style IKEA par exemple qui ressemblerait à tant d'autres et pourtant comment juger de cette famille qui y vit , comment juger de leurs enveloppes , de leurs façades .. IL y a peut-être une porte en plein milieu de leurs visages qu'il suffit d'ouvrir pour y percevoir un tout petit peu de leur âme , de leurs réels sentiments ou presque . Un air d'authenticité quoi ? Quand reverrai-je cette famille pour ce qu'ils sont ? Bientôt ? juste après notre confinement ? Non pardon hier ici demain dans un millénaire , d'autres vies .. OUI ! au paradis ou en phase intermédiaire dans les limbes , vous savez cette sorte d'antichambre où les âmes errent malgré elles . Bon ç a suffit là ! je me tais et je reste humble devant cette simple porte et je n'attends plus rien.

Crédit photo : Deinna Granato (www.unsplash.com)

Porte 18


Chaque matin, j'ouvre la porte


par Thalie


Chaque matin j’ouvre la porte ... Et je sais que ce que je vais y découvrir sera un vrai spectacle ! Je le sais car j’ai déjà regardé par la fenêtre avant de descendre ; Et que c’est ainsi Eté comme Hiver, Automne ou Printemps ! Ce matin j’ai été surprise ... Le soleil n’était pas là !! ... Je m’étais levée avant lui ! Mais juste en face une lune immense, toute ronde, entourée d’un halo orange m’accueillait ... Et c’est avec elle que j’ai partagé mon premier café. Je n’avais jamais vécu une si longue période de printemps auparavant dans ce lieu de pure nature. Et je découvre aujourd’hui ce que cela représente : délicatesse des parfums qui s’imposent peu à peu puis qui nous enivrent, les bourgeons qui prennent un temps fou et d’un coup éclatent pour laisser place aux fleurs ou feuilles. Je comprends aujourd’hui mon compagnon qui passe de plus en plus de temps ici. Je comprends aussi les japonais qui font une telle fête des cerisiers en fleurs ! Il y en a 3 ici, un premier qui fleurit et lorsque ses pétales s’envolent et qu’il ressemble à un arbre sous la neige, un autre se gorge de magnifiques fleurs blanches ! J’y ai posé un transat cet après-midi, tout en dessous des branches, c’est mon ciel, mon plafond odorant, débordant de boules blanches aux pétales si délicats qu’ils ne peuvent rester immobiles et aux cœurs tendres et profonds. Mais je n’arrive ni à lire ni à écrire sous ce plafond fascinant et odorant ... juste contempler ... tous ces bébés cerises confinés ... Serai je encore là lorsqu’ils seront nés ??

Crédit photo : Yucel Moran (www.unsplash.com)

Porte 21


A bientôt hein?


par La tiote


Même si j'aimerai pouvoir l'ouvrir cette porte, je sais que je ne le peux pas . Alors je reste devant et téléphone. - Allô Lucienne? C'est Sabine. - Oh la tiote ! Oh ça m'fait plaisir de t'entendre ! - Comment tu vas Lucienne? - ... même pas droit de l'ouvrir cette satanée porte, et puis je peux même plus aller faire un tour dans le couloir avec mon déambulateur, t'imagines tiote ? - Ben oui, et toi qui adore faire la course avec Eliane , c'est râté ! - Ah ah ah ah !!!! Mais j'compte bien me rattraper quand on pourra respirer ! Heureusement qui y'a le téléphone : merci mr Téléphone de l'avoir inventé c'truc là ! - Ah ah hi hi ! - Dis, ma tiote .. nous , ben on a fait not'temps .. - Lucienne.. - Mais vous, mais toi, comment tu vas hein ? Dis ma tiote, quand on pourra revoir de vrais gens , tu viendras me voir, qu'on rigole un coup ? - Oui Lucienne, j'viendrai l'ouvrir cette satanée porte ! - Tiens bon tiote , d'accord ? - D'accord ..Tiens bon Lucienne d'accord ? - Oui, on tient bon les uns pour les autres, pas vrai tiote ? - Ouai, !!! - On s'embrasse fort alors ? - Ben oui , on va pas s'gêner ! - Manquerait plus qu'ça tiote ! - Bon, tu raccroches? - Nan, c'est toi qui raccroches !!! Nous deux : ah ah hi hi !!!! Ensemble : 1-2-3 Clic . A bientôt Lucienne !

Crédit photo : Jon Tyson (www.unsplash.com)

Porte 24


Si non è vero, è bene trovato


par Dominique Aliquot


Les réseaux sociaux m’ont averti de la situation dramatique dans laquelle nous vivons en ce moment par une vidéo terrible. Les hôpitaux saturés, manque de lit, manque de respirateurs artificiels, manque de soignants… On y voit une homme âgé de 79 ans atteint du Covid 19 allongé sur un lit d’hôpital parfaitement conscient. « Comment j’ai pu attraper ça ? », demande-t-il à l’infirmière. « Ça court en ce moment, Monsieur. C’est comme ça. On va s’occuper de vous. Ne vous inquiétez pas. » Les infirmières autour de lui s’affairent et, devant sa détresse respiratoire, envisagent de l’intuber mais : hôpitaux saturés, manque de lit, manque de respirateurs artificiels, manque de soignants… Elles recueillent donc par téléphone l’avis d’un médecin pour savoir s’il faut placer le patient sous respirateur. Après avoir précisé son âge à la suite d’une question du médecin, la réponse est non. Elles recueillent donc l’avis d’un autre médecin toujours par téléphone. La scène se répète : c’est non une seconde fois. Sa collègue à côté d’elle lui demande ce que répond le médecin au bout du fil, elle confirme d’un signe de tête que l’on ne peut rien pour lui. On voit bien que les infirmières au bout du fil accusent le coup : c’est tellement contraire à tout ce qu’on leur a enseigné, contraire à tout ce qu’elles ont fait jusqu’ici ou alors tellement marginal et pour des raisons réellement thérapeutiques et non par manque de moyens !!! Dans un silence glacé, le patient est alors emmené… Moi qui accuse soixante et dix printemps, pensez si j’ai eu le cœur serré ! Plus tard dans la journée, ces images terribles se sont un peu évaporées. La vie continue avec ses contingences et ses nécessités et avec indécence en ces temps troublés… Mais c’est la vie à laquelle nous sommes rendus. Lézarder sur le balcon, faire la cuisine, manger, faire la vaisselle, ranger, lire, faire la sieste m’ont fait oublier cette épée de Damoclès qui menace chacun d’entre nous, a fortiori aujourd’hui lorsque l’on a dépassé une certaine limite d’âge… Le ralentissement post-prandial se dissipant lui aussi, je décidai de me dégourdir les jambes dehors par un peu d’Aïkido dans les rayons du soleil tardif. Muni de mon attestation cochée à la case du sport, de ma carte d’identité, je descendis au bas de chez moi dans la résidence, vêtu de pied en cap de mon kimono et de mon hakama. Ce vêtement de dessus est une sorte de tablier noir qui descend jusqu’aux pieds. Il possède sept plis que la légende a parés des sept vertus des samouraïs. Celui qui le porte doit en être digne, physiquement et moralement. C’est mon cas, je l’espère. Du moins jusqu’à un certain point. C’est comme tout. À 70 ans… J’emportai avec moi mes armes dans leur long fourreau noir : le Bokken, ou sabre de bois, et le Jo, bâton en bois dur long d’1m28, bien décidé à en découdre sur la pelouse… avec moi-même. Le soleil doré de cette fin d’après-midi était doux et mes pensées flottaient tandis que, le sac d’armes posé sur un muret, je commençai mes exercices d’échauffement par quelques jetés de bras. C’est alors que Roselyne, ma charmante voisine de 81 ans, très croyante, sortit à son tour de l’immeuble de son petit pas tranquille. Elle vit, ―à tout le moins cru voir― dans cette ombre à contre-jour vêtue d’une jupe noire la silhouette d’un prêtre qui lui faisait signe. Tout à mon échauffement je continuai de plus belle mes moulinets de bras quand, curieuse mais se tenant à bonne distance, Roselyne me demanda à quelle paroisse j’étais rattaché. Interloqué d’abord, amusé ensuite de ce que ma voisine devait avoir la vue bien basse, je n’osai la détromper. Je lui jurai être de passage à La Madeleine pour un stage commandé par l’évêché. Très impressionnée, elle me congratula et me pria de bien vouloir la bénir en ces temps maudits de peste coronale. C’est alors que la scène de l’hôpital me revint en mémoire. Je compris que je n’avais pas d’autre choix que de la satisfaire, au prix d’un pieux mensonge. N’était-elle pas candidate comme moi au même sort que l’hôpital nous réserve en ce moment au cas où nous serions infectés ? Pris de compassion, rassemblant mon courage, je m’exécutai sans plus de vergogne. Nous tenant ainsi, à un bon mètre cinquante, je baissai la tête et l’invitai à faire de même. « Ma chère sœur… ». Joignant les mains devant moi, je fis mine de murmurer une prière avec componction, la terminant par un amen ponctué du signe de croix. Ce qu’elle fit elle aussi. Si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé, non ?

Crédit photo : Lasse Moller (www.unsplash.com)

Porte 27


Défaut d'ouverture


par Yves Chaimbault


Cette porte n’a pas de poignée, ni de heurtoir, ni de sonnette. Comment signale-t-on sa présence ? Il faut une clef pour ouvrir cette porte. On ne le peut pas autrement. Elle n’a pas non plus de judas. Comment font les gens pour savoir qui demande à entrer ? Pas non plus de rétroviseur ou de miroir orienté aux fenêtres, comme en Hollande, et mon torticolis m’empêche d’y lever les yeux. Non décidément, c’est une porte fermée et close. Ils ont peut-être des choses à cacher ? Voyons : la couleur qu’ils ont choisie est verte, ou entre le bleu et le vert. Des écolos un peu romantiques, un peu passéistes ? Des amoureux qui voudraient se couper du monde, qui ne les intéresse pas ? Je les vois d’ici, lui et ses cheveux mi-longs, elle, un peu baba-cool, mais pas trop. La maison montre bien qu’on est en milieu bobo : la décontraction à l’intérieur, mais soignée, et l’attaché-case sans cravate et le tailleur chicos à l’extérieur. Ils ont sûrement des enfants, qui ont chacun leur clé et qui rentrent leurs vélos à l’intérieur quand ils reviennent du lycée et du collège. Oui, je les vois mieux : lui, 40-45, elle, 37-42, forcément elle est plus jeune, même, elle ose un peu le sexy pour aller à son poste d’attachée de direction. Non, ils n’ont pas encore d’enfant au lycée. L’une est au collège, l’autre en CM1-CM2. Un garçon, une fille qui se sont réfugiés dans leurs chambres et continuent à jouer du e-phone. Lui n’est pas sorti : il est en télétravail. Informaticien ou quelque chose comme ça. Mais comme il a du skype ou du zoom, il porte une belle chemise soignée, mais il traîne en savates et pieds-nus. À la télé, il y avait des femmes-troncs, des speakerines, aujourd’hui on est tous des travailleurs-troncs, des étudiants-troncs, des ateliéristes-troncs. Ça ne me fait rien : j’aime bien Marianne dans les mairies, même si ce n’est qu’un buste. Allons plus loi, ça me tarabuste. Les enfants, la fille, le garçon, sont chacun dans leur chambre, lui est dans une sorte de dressing-bureau. Qui prépare à manger ? Pas la mère, elle est sortie. Sûrement, ça va être une improvisation de repas, avec quelques légumes et quelques fruits, de l’eau pétillante et … prêt en cinq minutes, quoi ! Il y a une plante verte près de la fenêtre : un philodendron aux feuilles très découpées. La photo de la famille heureuse sur le buffet, une cuisine ouverte, une espèce de roquet qui passe. Le père est OK – c’est le perroquet. Ah, ah ! Ça fait bien longtemps qu’ils l’ont faite. Il s’est levé, il a quitté son écran, il enfile un survêt’, des chaussettes, des baskets. Est-ce qu’il compte aller courir ? Il y a une rangée de couteaux bien aiguisés le long du mur. Il s’approche pour en prendre un. Ce n’est quand même pas … À quoi va-t-il lui servir ? Un tueur en série qui s’apprête à massacrer sa famille ? C’est pour ça qu’on ne peut pas entrer sans montrer patte blanche ? Non : il se coupe 2/3 tranches de saucisson, il se taille une tartine dans le pain, il la beurre, il se sert un verre de vin. Un alcoolo qui se beurre pendant que Madame n’est pas là ? C’est vrai que les enfants ont des marques sur le visage. Ils se sont heurtés en chahutant. C’est vrai que madame avait un tailleur vraiment très court. Ça excite surtout sa jalousie. Boire ? Se défouler sur les gosses ? Les portes se sont refermées dans le couloir, et les clés ont été tournées dans les serrures. Il se retourne vers le chien. Non : il veut simplement l’emmener promener dehors. D’ailleurs, l’autre jappe, gratte la porte. Ils vont sortir. Je m ‘écarte. A-t-il gardé son couteau ? Mais non : je fantasme. D’ailleurs, madame rentre. Ils se croisent sur le pas de la porte, un petit signe, un bisou, un regard dans la boîte aux lettres. Je n’avais pas remarqué la boîte aux lettres. Du papier timbré. Un PV pour excès de vitesse. C’est bien la peine de n’aller au travail qu’en trottinette. Ah ! C’était dimanche en allant à la mer. Tu vois,, on aurait mieux fait d ‘aller voir la mienne, de mère. Elle rentre, il sort. Les portes s’ouvrent à nouveau dans le couloir. Ils avaient simplement peur que ce soit à eux d’aller sortir le chien. Ils retournent à leurs jeux video après trois mots échangés avec la mère. Elle se change, enfile une improbable robe mode hippie qui lui descend jusqu’au pieds, appelle au repas. Le mari rentre. La porte se referme. Je suis bon pour aller voir ailleurs.

Crédit photo : Mark Boss (www.unsplash.com)

Porte 30


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Noebrand (www.unsplash.com)

Porte 33


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Pavel Czerwinski (www.unsplash.com)

Porte 36


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Sabrina Mazzeo (www.unsplash.com)

Porte 39


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Sophie Dale (www.unsplash.com)

Porte 42


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Sharjeel Khalid (www.unsplash.com)

Porte 45


Derrière la porte


par Rosa Baptista


Depuis 3 semaines je me suis déconfinée. J'ai fermé ma porte, pour en ouvrir une autre. La porte que j'ai fermée enfin, est celle qui m'isolait du mouvement, de la vie sociale, des autres, des rires, des services rendus, de la magie du partage, de la Vie. Sortir de l'isolement, respirer à pleins poumons l'air pur, dégagé de la pollution habituelle. Aussitôt un grand sourire, une joie m'envahissent. Reprendre le volant sur ces routes allégées, elles respirent, elles aussi. Et que dire de ce terre-plein de colza jaune d'or séparant les deux voies d'autoroute. Du jamais vu. Me voilà arrivée, j'ouvre cette autre porte comme tant d'autres femmes avant moi. Je pénètre dans ce lieu inhabituel, inconnu de moi, il a été transformé en un temps record en usine de couture. La porte se referme. Nous sommes 6 femmes exceptionnelles sans doute  comme tant d'autres. Peu se connaissent, d'âges, de milieux et d'origines différentes. Nous voilà réunies pour une aventure humaine inédite. Nous voilà ensemble convaincues que notre  minuscule participation sauvera des vies. Qu'est-ce qui m'a motivée à rejoindre ces dames, jeunes et moins jeunes, mère grand-mère, employée, infirmière, médecin, couturière, ménagère. Ici les fonctions n'existent plus. Seuls le courage, l'enthousiasme, l'envie d'aider, de sauver, de donner, compte. Je ressens que je suis juste là pour cela. Apporter mon temps, mon énergie, mes compétences, mon expérience à ce groupe. Chacune sa tâche, comme des fourmis en plein travail nous cumulons  nos savoir-faire nos souffles nos joies pour réaliser des surblouses nécessaires au personnel soignant. Derrière cette porte chacune se persuade de son importance dans ce mouvement collectif de solidarité. Ce mouvement qui grandit au rythme des jours et des semaines. Tel un cyclone, chaque jour il se charge d'une nouvelle énergie de plus en plus puissante. Ce groupe est vivant, lui-même en mouvement. A chaque fois des femmes différentes dans la même pièce derrière la même porte s' affairent comme des abeilles à fabriquer du stock de ces protections précieuses qui sauveront des vies. Ces protections pourtant éphémères, leur durée de vie n'est peut-être que de 15 minutes. Qu'est-ce qui m'anime, moi aussi à me lever pour m’y rendre ? Je le sais, je ne peux vivre sans être au service des autres, connus ou inconnus. Ma vie a toujours été orientée, dirigée vers le service. L'élan du cœur dirigé vers l'aide à mes semblables. Confinée je me flétris. Ici derrière cette porte du CHU de Lille je revis

Crédit photo : Ari Spada (www.unsplash.com)

Porte 48


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Margot Polinder (www.unsplash.com)

Porte 51


Je me souviens de cette infirmière venue à la maison


par Marie


La porte : un des éléments les plus importants de la maison que je dessinais enfant. Une maison faite d’une ligne bleue au bic avec des murs de la couleur de la feuille. Une maison faite de vide. La porte trônait aussi blanche que le papier aussi vide que l’air. Seule un point toujours à gauche pour la poignée lui conférait son statut de porte. Une porte qui protège. Souvent fermée dans mes dessins d’enfant mais qui s’ouvrait et devenait un trou ou une bouche par laquelle s’engouffraient les oncles, les tantes, les cousins, les voisins, les amis, les copains…. une porte qui s’entrebâillait parfois timidement sur un vendeur ou un représentant et qui hésitait devant un client venu réclamer mais qui s’ouvrait poliment sur celui qui désirait payer. Mon père était menuisier et fabriquait aussi des portes. Des portes qui se montaient doucement, pas à pas, une par une, dans un vaste atelier où œuvraient quelques ouvriers autour de son façonnage. « Derrière une porte », que de temps passé à négocier à choisir …choisir la forme, choisir le bois, la teinte et les menus détails. Le bois avait pris le temps de sécher à l’arrière…ou avait commandé avant d’être débité en morceaux. Trop compliqué pour moi de comprendre comment ces bras ces mains affairées autour des machines pouvaient transformer ce bois brut en une pièce de bois lisse si bien polie aux arêtes impeccables. Et il y avait ce moment où la porte après son montage à l’horizontale sur des tréteaux, passait à la verticale au milieu de l’atelier, tel un tableau de Magritte où s’engouffrait l’air, le nuage l’espace et le vide. Elle semblait poser la question : « Suis-je une porte ?  » Je partais avec ma mère chercher à la grande ville d’à côté tout le matériel : gonds, barillet, poignées, toute cette mécanique qui compléteraient et finaliseraient le travail avant la pause finale. Enfin elle était installée dans la camionnette pour prendre le chemin du foyer sur lequel elle se fermerait ou s’ouvrirait. Et il y aura ce jour ou l’infirmière du village voisin sonnerait à notre porte. Celle-ci s’ouvrira poliment pour la laisser entrer et s’assoir lui laissant le temps d’ouvrir l’enveloppe contenant la somme si patiemment économisée lors de son labeur quotidien.

Crédit photo : Kyrylo Kholopkin (www.unsplash.com)

Porte 54


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Julian Hochgesang (www.unsplash.com)

Porte 57


Sur la plage des dunes...


par Bruno.


Je m’avance et me lance. Avec prudence, doucement. Mais avec assurance et confiance. Je vais, tranquille, et fais quelques pas lents, pour ouvrir la porte mentale qui me ramène à mes meilleurs souvenirs d’enfance et d’adolescence. Je me dirige vers ma mémoire, voyageur solitaire. Sous le soleil ou sous une pluie fine, peu importe, je me dirige vers la digue rose, pieds nus sur la route qui mène à la plage de sable blanc. Le sable le plus blanc de cette partie de la Bretagne. Le village en porte pour moitié l’adjectif qui le caractérise. Blanc. C’est un petit port de pêche discret mais magnifique, une merveille, un havre de paix dans un écrin de calme. Bien sûr, l’été, les lieux sont bondés. Les gens qui ne peuvent pas s’offrir le sud ou préfèrent les étés tempérés viennent là. Plus encore dans la station balnéaire tout à côté. Mais je suis seul, comme souvent et presque toujours, ces jours-là. Pas d’amis, de copains ni de connaissance avec moi à la plage. Je n’en ressens pas le besoin ni l’envie. Je me sens bien. Evidemment, tristesse et mélancolie s’invitent régulièrement. Je pense, en ces jours de juillet ou d’août, à ce qu’a été mon année, et à ce que pourrait être celle à venir. Cet avenir. Je réfléchis sur moi-même, tout jeune que je suis, mes musiques préférées dans les oreilles. Les cassettes tournent et se retournent dans mon walkman. Et m’accompagnent. J’ai joué seul la plupart du temps dans ma jeunesse. Je n’ai jamais vraiment manqué de compagnie pour ça, parce que je n’ai jamais manqué d’imagination. A moins que ce ne soit l’inverse. Mais je n’ai jamais su m’ennuyer, toujours occupé à fabriquer des objets de jeu avec mes petites briques colorées, pour reconstituer ces épisodes de séries animées qui m’avaient emporté. Même sans matière ou matériaux, j’ai toujours su m’occuper. Des cailloux, du sable, un crayon, et mes mains fabriquent, dessinent, façonnent des univers imaginaires qui m’accueillent et me plaisent. Les portes étaient closes autour de moi, mais je ne me suis jamais senti enfermé. Plutôt en sécurité. Entouré par ma solitude et son caractère apaisant, rassurant. Alors j’ouvre aujourd’hui cette porte inaccessible qui pourrait m’emmener à nouveau là-bas, quelques sept cents kilomètres plus à l’ouest, sur cette plage aimée et aimante. Aimanté par cette envie impossible, j’y suis déjà pourtant, ou bien j’y suis encore, vibrant, heureux, soufflé par la beauté du vent et entouré du sable éblouissant que personne ne foule, sûrement. Comme par le passé, passée cette porte imaginaire, je fais quelques pas dans le sable, laisse sa douceur m’envahir, puis je remonte sur la digue de granit rose. Je m’installe. Assis, musiques en tête, mes yeux fixent l’horizon. Passé l’île proche qui jalonne le regard, puis les sept autres qui s’éparpillent plus ou moins visiblement dans le lointain, je m’enfuis. Seul, mais lié à l’univers qui m’entoure, soudé à la Terre, aimé par la mer qui bruisse au mouvement gracieux des oiseaux virevoltant, je m’évade et m’envole, pour de longues heures en solitaire. Ne le répétez pas, mais dans le chaos du monde, que ce soit celui d’aujourd’hui, furieux et incertain, ou celui d’hier, tumultueux et effroyable, je me sens bien, je n’ai pas peur de cette solitude. Je suis au monde, je le vis, je ris et je pleure de ce que je vois et entends, sensible et solidaire. Mais je n’ai pas peur. J’y suis habitué, même si personne ne le sait, ne le voit, ne le croit. Je laisse ouverte la porte empruntée. La mer est belle, le ciel est grand, soyez bienvenus dans la vie. Entrez, si vous voulez. Mais, par dessus tout, s’il vous plaît, n’oubliez pas d’aimer...

Crédit photo : Jaroslava Petrasova (www.unsplash.com)

Porte 60


Cette porte n'a pas encore été poussée.

Crédit photo : Gleren Meneghin (www.unsplash.com)

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